mardi 14 juin 2011

à 7600 m. je perds la vue à 70%

Après une nuit au col nord (7000m), je décide de poursuivre ma route en direction du Camp1 (7700m), la forme est bonne, j'ai passé une bonne nuit ; le moral est au top. Alors go ! Les premiers mètres sont pour moi toujours plus difficiles… à mon âge, on carbure au diesel et à cette altitude la « compression » se fait attendre, mais une fois chaud, le moteur ronronne..

La pente est douce sur les 2000 premiers mètres, je laisse la corde fixe et remonte la pente en zigzag. Les premiers partis – ils sont une vingtaine - sont bonnement à la moitie du tronçon.. Vers 11 h un petit vent venant du Népal apparaît… un peu de fraicheur et quelques nuages arrivent dans le ciel. Une heure plus tard, tout a changé, le vent a forci, le brouillard enveloppe la montagne et il commence à y avoir du grésil.


Je fais alors une petite halte et ferme ma veste, enfile une couche supplémentaire de gants et re départ…

Mais alors que je me trouve vers 7600m, je me doute bien que quelque chose cloche tout à coup…quand je ferme mes yeux ,il y a un point noir qui reste… les spécialistes appellent ça « la Mouche ». J’ai déjà connu ça dans mes précédents périples, mais cette fois ce foutu point noir « voyage » de haut en bas de gauche à droite. À l’autre œil, le point reste pour le moment statique… je m’en accommode.. De toute façon, ai-je bien le choix ?... Après 50 supplémentaires de dénivellé, ce n’est plus une mouche que j’ai dans l’œil droit et dans l’œil gauche, mais dans une moindre mesure, mais c’est un essaim d’abeilles…Là j’avoue quand même que je commence à m’inquiéter. D'autant que je ne vois pas trop de cordées descendantes…et j’ai beau cligner des yeux, secouer la tête, rien n’y fait. Bien au contraire, ma vision des choses baisse très rapidement (j’estime ne distinguer plus qu’à environ 30% - ça fait plutôt bizarre…


Sur la corde fixe, je laisse la priorité aux « ombres » que je distingue à peine, mais qui descendent .La météo ne s’arrange pas .. Qu’est-c’que je fais ? je me dis : « Vas- y Antoine, décide toi… tu fais quoi ? Pense il y a 2 ans, à peu près jour pour jour en mai 2009 où il t’a fallu un quart de seconde pour renoncer volontairement à 8800 mètres, à 48 petits mètres du sommet et aujourd’ hui tu veux quoi ? Crever là ? Tu vois bien que sans tes yeux tu ne grimperas pas plus haut sans prendre des risques inconsidérés…. Non. Ma dernière chance elle est là et je la prends. C’est une cordée d’asiatiques qui me l’offre. Quatre personnes auxquelles j’explique ma situation. Leur chef accepte que je me joigne à eux et m’aident à redescendre au col nord…

J’essaie tant bien que mal de suivre leur rythme, j’y vais à tâtons, et ne me sens pas du tout sûr de moi. Je me raidis. Il faut dire que cette partie du parcours de l’Everest n’est qu’une succession de petits murs de neige glacée.. c’est raide, mais finalement rien de très technique.mais sans ses yeux…ça prend tout de suite une autre allure…. Après 4 h d’efforts plus au moins j’entends devant moi un cri de joie j ai compris…les tentes… le Col Nord sont là, ENFIN, devant nous.. Le chef de cordée me ramène à ma tente je le remercie de son aide sans laquelle je ne serais peut-être pas là… avant de disparaître.

J’ouvre mon abri et me glisse à l’intérieur. Une nuit d’angoisse m’attend. C’est maintenant le noir complet, je vais angoisser des heures durant… Putain, garde le moral, c’est le moral qui fait la différence et tu le sais…

Je m’installe dans mon sac de couchage et commence à déborder d’activités, histoire de faire passer les heures... Je fouille dans mon sac à dos, en fait l’inventaire je sors tout pour tout remettre ensuite à l’intérieur… je grignote des pâtes de fruits ....

Après j’essaie autre chose : j’ai sur moi un tube de coca 30 ; peut-être que l’homéopathie va atténuer mon stress....j’en prends. Par 10 à 15 granules je passe trois heures à finir le tube et finalement - je m’assoupis enfin.

J’entends du bruit... Je sors de ma torpeur et de ma tente..... il fait sombre même si je perçois un peu de lumière. J’analyse en tout cas que mon état ne s’est pas du tout amélioré. Et il faut encore redescendre. Sous la tente je sens alors la présence du soleil : déjà une chance pour moi de pouvoir rejoindre le CBA 6400m au moins dans de bonnes conditions... je me prépare, remballe mes affaires en espérant ne rien oublier (?????

Le plus dur c’est de remettre les crampons et surtout de bien les fixer, parce qu’une fois les premiers mètres franchis, on passe aux choses sérieuses avec pour commencer un mur de glace vertical de 20 mètres (je le connais, suis déjà passé par là…) pour ensuite devoir passer avec une échelle pardessus une crevasse… en gros la mort si la chance n’est pas encore une fois avec moi...




Là je déguste… je ne suis pas du tout à l’aise avec mon corps, je me sens comme un bout de bois. Mais je me cramponne. Les premiers mètres passent, de trouille je colle mon corps à la glace en espérant juste que mes crampons sont bien attachés.. Mon coeur bat à 200 à l’heure quand l’un de mes pieds touche cette foutue échelle. OUF. Le plus gros est fait, reste que si je glisse sur l’échelle, le résultat sera le même. Je sers les dents et passe le pont… Yes ! seul, j’y suis arrivé, je suis de l’autre côté, exténué par toutes ces crispations et ce stress de ne pas y arriver petite pause , juste pour savourer ce premier moment de joie depuis quelques heures ...

Je m’assure ensuite sur la corde fixe et commence la descente dans la combe de neige (quelque 400m de dénivelé Revoici des ombres ?? Ce sont les premiers alpinistes qui eux montent en direction du col Nord. Je les croise et les salue. Je n’ai pas compté le temps de marche, suis juste trop content d’être en vie sans autre bobo et avoir échappé à visiter de trop près le fond du glacier…

Il ne me reste plus qu’un km et me voici à l’approche des premières tentes j’appelle dès que je distingue la première et réclame d’urgence un verre d’eau. J’ai la gorge en feu !! Dieu que c’est bon juste un verre d’eau j’essaie de regarder autour de moi, mais déjà à trois mètres, c’est flou, de l’ombre, du brouillard et plus loin c’est le néant… Plus que 30minutes et me voici à mon campement de départ…Je retrouve avec joie mon Cook en chef et comprends tout de suite mon état quand il m’offre une place dans la tente où se trouve la cuisine. Il me sert des rasades de thé chaud. Je reprends des forces. Un peu plus tard, je retrouve ma tente je vais essayer de dormir…

Après deux jours à 6400 m, mon état ne s’améliore pas vraiment… MERDE, là je comprends bien que toutes mes chances de réussite sont restées pour cette fois à 7600m d’altitude et que l’ombre du sommet va me poursuivre encore et encore…

Mais je sais aussi que je reviendrai et que ce jour-là sera le plus beau des jours ensoleillés du Monde…

Mai 2011 / Antoine Cina

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